Chapitre un : Un club de foot ?
Mercredi 26 Mars 2008
Ça fait un an que je suis à la recherche d'un club. Je commence à déprimer, et à regretter mon exigence. En effet, je ne voudrais pas d'un club facile à faire progresser, comme un club de Première division (quelque soit le pays) de haut de tableau, ni d'un club sans âme (comme Monaco). Et pourtant ce sont ces clubs là qui ont répondu favorablement à mon offre. Comme l'Udinese, Villaréal, Everton, même Lyon (Pour Lyon je ne leur ai même pas donné ma réponse négative...).
J'avais compté sur des clubs comme le Borussia Mönchengladbach, ou le Kaizerslautern qui courent après leurs gloires passées et sont en difficultés, ou comme le Stade de Reims, qui tutoyait les sommets dans les années 50/60. Je voulais un vrai chalenge.
Rien. J'avais envoyé mon ami Seamus O'Cearuill, rencontré sur les bancs de Columbia pendant mes études, grand amateur de football en général et de Liverpool en particulier, et doté d'un sens de la communication aiguë. Mais lui aussi a fait choux blanc jusqu'à présent.
Je ne suis plus efficace. Mes présentations devant des vendeurs potentiellement intéressés manquent de conviction, d'envie. Pourtant il y a six mois, j'en avais à revendre.
Me voilà donc avec de nouveau une offre refusée, le Chievo cette fois. Et les deux avocats d'affaires présents à mes côtés n'y auront rien changer. Tandis que je rentre sur Paris dans mon jet privée, je repasse dans ma tête le film de la négociation, qui a duré près de quatre jours, avec les dirigeants du Chievo. J'ai été minable. Cela dit, ils n'était pas si chauds que ça. Et je les ai confortés dans leur première impression...
Le téléphone de l'avion sonne. Je ne répond pas. Je sais que c'est Seamus et j'ai pas envie de l'entendre me dire «Â
Toujours rien... ». Cinquième sonnerie. Bizarre, d'habitude si c'est des mauvaises nouvelles, ce qui arrive souvent en ce moment, au bout de la quatrième sonnerie il n'insiste pas, et me les donnes plus tard. Sixième sonnerie, il insiste, je décroche.
«Â
Oui ?
- Charles, je crois que je t'ai trouvé ton club. »
Mon cœur ne fait qu'un bond dans ma poitrine, et je l'entends battre à tout rompre. Enfin !
«Â
C'est du sérieux ?
- Je dirais que c'est à 75% dans la poche. Je ne sais pas pourquoi on n'avait pas pensé à ce club plus tôt. Et j'ai pris mes renseignements, et ai déjà fait une approche auprès du président. Ils sont en crise, le coach a sauté au moins de janvier, et le remplaçant ne fait pas mieux. Ils vont droit vers une relégation...
- Mais dis-moi le club bon sang !
- Haha, je te laisse mariner un peu, j'ai assez cravaché et crapahuté ma bosse à travers l'Europe pour avoir ce petit plaisir, et t'as un intérêt à me donner une bouteille de whiskey de la mort qui tue en bonus ! »
Saleté d'irlandais, je me vengerai !
«Â
Mais bon, je te donne un indice, regarde le classement de la CocaCola Championship.
-Sale enf.... bip bip bip... »
L'enfoiré il a raccroché, il doit se fendre la gueule de l'autre côté... La CocaCola Championship ? J'ouvre mon portable, me connecte sur le net et fonce voir le classement.
Et là , je comprends. Je le vois, mon futur club, pointant à la dernière place. Et avec 12 points de retard et une différence de buts plus que défavorable, il faudrait un miracle pour qu'ils s'en sortent. Le voilà mon future club, alors qu'il s'apprête à disparaître dans l'anonymat de la CocaCola League 1. Je n'ai plus qu'à prendre contact avec les dirigeants.
Vendredi 11 Avril 2008
Il n'aura fallu que deux jours de négociations. C'est allé très vite. Les contrats sont prêts, les clauses bien définies. Il ne manque plus que les signatures des deux parties.
«Â
...Voilà Mr. Bates. Puisque nous sommes sur le point de signer, je récapitule les grandes lignes de notre contrat. Le club m'appartient dans son intégralité : le terrain d'entrainement, les locaux, le centre de formation ainsi que la totalité des actions, avec comme engagement d'ouvrir 35% du capital dès que nous auront retrouvé le haut niveau, c'est à dire la Premier League. Je rembourse l'emprunt en cours et verse un premier apport de 100 000 000 € dans les caisses du club. Suivi d'un autre versement de 100 000 000 € lorsque nous monterons en Premier League. Et enfin, je m'engage à améliorer les installations d'entrainement et de formation d'ici deux ans.
De votre côté, vous me laissez la présidence, Mr. Bates devenant mon Directeur Général et Mr. Harvey mon Manager Général. L'entraineur en place termine ce qu'il reste de la saison, puis au 12 juin, un entraineur de mon choix prendra la direction de l'équipe première, entraineur que j'avoue n'avoir toujours pas trouvé, même si j'ai un ou deux nom en tête, et bien sûr, vous aurez votre mot à dire. Son objectif sera la remontée en Premier League en trois ans.
Rien d'autre à ajouter ? »
Je vois bien que Mr. Bates est, quelque part, déçu de devoir quitter son poste. Mais il se rend bien compte aussi que la donne n'est plus la même et ne peut se permettre de faire la fine bouche.
«Â
Non, nous sommes d'accord Mr. Vertinière.
Je vous en prie, appelez-moi Charles... »
Et on se mit en devoir de signer tous les documents.
Lundi 5 Mai 2008
J'ai dit à Mr. Bates que je n'avais toujours pas trouvé de coach, c'était un petit mensonge. Je sais qui je veux comme entraineur, c'est juste que l'intéressé n'est pas au courant.
Me voilà donc dans le Périgord, retrouvant l'odeur de l'enfance au château La Cousse. Suite à ma démission de la Présidence du groupe Pichrive, et aussi parce qu'il s'ennuyait ferme dans sa retraite, mon père s'est remis au boulot et a repris une place au conseil d'administration. C'est donc John qui m'accueille à la maison par une première soirée arrosée de Guinness et de Black Bush.
Le lendemain, je me lève à midi, une grosse barre me traverse le crâne. Au loin j'entends John qui s'égosille au téléphone. Encore en train de se disputer avec sa sœur, Jenny, j'imagine. Elle a épousé un gros connard et vie à Dublin avec lui. John n'arrête pas de lui demander de le quitter, mais elle veut pas, et ils s'engueulent. En même temps, vu comment sa mère et catho et tradition à fond, j'vois pas comment Jenny pourrait divorcer sans s'attirer les foudres de sa mère.
M'enfin, je passe ma robe de chambre, avale un bon gros doliprane 1g et descend à la cuisine. Y'a mieux comme réveil que d'entendre les vociférations d'un Irlandais post-cuite.
Je me prépare un café serré tout en regardant par la fenêtre la vallée qui s'étend en de verts pâturages. Et au delà , adossé à la colline d'en face, se tient le petit hameau de Serveillac, où habitent les parents de Gwen.
Mon café est prêt. Je le savoure tranquillement, le doliprane commence à faire effet. J'entends un gros «Â
Bitch ! » résonner dans le château, puis le bruit sec d'un combiné violemment reposé sur son socle. John vient d'en terminer avec sa sœur.
Il entre d'un pas furieux dans la cuisine et se sert lui aussi un café tout en maugréant dans sa barbe.
«Â
Ta sœur ?
- Ouais, c'te salope ne veut toujours pas l'quitter, alors qu'elle vient de me dire que cet enfoiré l'a battue y'a pas deux jours... »
Il boit sa tasse cul-sec et enchaine :
«Â
Bon passons, que viens-tu faire ici alors ? Je pensais que tu serais déjà dans ton nouveau club pour préparer la saison.
- Ben en quelque sorte, je la prépare, je suis venu ici pour recruter du personnel.
- Oh, j'ai compris...  »
Il se sert une autre tasse de café, boit deux gorgées et demande :
«Â
Et tu vas lui dire quand ?
- Il doit passer dans l'après-midi, en attendant je vais aller me faire une petite ballade en forêt. Et toi ?
- Moi, je dois régler deux trois détails sur Périgueux cette aprèm, puis je monte sur Paris, ton père à besoin de moi là -bas. D'ailleurs, faut que je file, bonne journée ! »
Pas le temps de répondre un « toi aussi » qu'il est déjà parti.
Je marche tranquillement dans la forêt, des vagues de souvenirs m'assaillent. Les châtaignier et les chênes s'entremêlent, et une légère brise fait frémir les feuilles. Il fait bon.
J'arrive à l'endroit où Gwen et moi avions voulu construire une cabane, il reste encore des planches pourries qui traînent au sol. Je me souviens on avait vite abandonné, car j'étais tombé bêtement de l'arbre en clouant une planche. J'ai encore une cicatrice de cette chute au genou gauche.
Je continue ma promenade, me frayant un chemin à travers les fougères, et par réflexe, je ne peut m'empêcher de regarder ci et là si des champignons sortent de terre. Bien évidemment, je ne trouve rien, ce n'est pas la saison. Je me rappelle chaque automne, on se faisait, avec Gwen, de grande ballade en quête de cèpes, rosés des près, trompettes de la mort, lactaire délicieux et autre girolles. On revenait souvent avec de pleins paniers de champignons, que la mère de Gwen préparait en omelettes délicieuses. C'était alors l'occasion de grands repas.
Mes jambes commence à devenir lourdes, je n'ai plus de condition physique. Je prends donc le chemin du retour, respirant à plein poumon l'air frais et vivifiant de ce mois d'avril.
Alors que j'entre dans la cour du château, je vois arriver, cahotant sur la route mal entretenue, la vieille 2CV grise de Gwen. Il sort de la voiture et cours vers moi en me donnant une franche accolade.
«Â
Alors ! Comment va le chômeur ?! » me lance-t-il alors que nous entrons dans le hall.
«Â
Haha, il va bien. Et toi ? J'vois que t'as une coupe de cheveux toujours aussi ringarde ! »
Il passe la main sur ses cheveux coupés en brosse.
«Â
Quoi, qu'est-ce qu'ils ont mes cheveux ? 'tain si c'est pour me descendre que tu m'as fait venir ! Sers-moi plutôt une Guinness ! »
Je vais à la tireuse et commence à servir deux pintes. Il me regarde les yeux pétillants, je sens qu'il veut dire quelque chose.
«Â
Qu'est-ce qu'il y a ?
- Rien rien, j'ai juste du mal à t'imaginer sans travailler. Qu'as-tu fais pendant cette année ? T'as fait un tour du monde ? Tu t'es doré la pilule sur les plages d'Acapulco ? Ou alors... non... T'es allé en Thailande te trouver une petite minette !
- Oh arrête tes conneries, tu veux bien ? Je n'ai rien fait de tout cela. »
Je lui tends sa pinte, bois une gorgée de la mienne, savourant doucement la mousse épaisse et amer.
«Â
Ben alors raconte, tu sais bien que j'ai horreur quand tu me fais attendre !
- Hmmm, c'est trop bon une Guinness après une longue marche... »
Gwen fait des yeux de merlan frit, j'ai atteins la limite.
«Â
Ok, j'te raconte !
- Ben il était temps !
- Mais d'abord. Que dirais-tu si je te proposais de devenir le coach d'une équipe professionnel de football ?
- Qu'est-ce que tu me sors là ? Moi j'veux juste que tu me narres ton année sabbatique et qu'on passe une bonne soirée.
- Réponds-moi, que dirais-tu ?
- Ben je dirais oui évidemment ! D'ailleurs d'ici un an/un an et demi je devrais devenir le coach du Trélissac FC. C'est du semi-pro, mais c'est déjà pas mal.
- Je te propose du pro, et pour le mois de juin. »
Il avale sa gorgée de travers, tousse trois fois.
«Â
Tu me fais marcher hein ?
- Non. En fait cette année « sabbatique », je l'ai passée à la recherche d'un club.
- Un club ? Pour quoi faire ?
- Pour l'acheter.
- Tu t'es acheté un club de foot ?
- Oui, et je veux que tu en sois l'entraineur.
- Attends, attends. C'est bien beau tout ça mais... enfin j'veux dire... Moi ? Et c'est quel club, hein ? Les Girondins de Bordeaux !? »
Je manque de m'étouffer avec ma bière.
«Â
Ah non, pas les Girondins. Enfin, c'est pas que je voulais pas, mais Triaud n'a pas voulu lui...
- C'est que t'as essayé en plus... Bon dis le moi ou ça va barder ! »
Je me retiens de faire la blague « le moi ou ça va barder ». Au lieu de cela je fini tranquillement ma pinte. Gwen fait de même mais un peu plus nerveusement...
«Â
Leeds United »
Il me regarde incrédule.
«Â
Leeds United ? Tu t'es payé Leeds United ? Et tu me demandes d'en être l'entraineur ?!
- C'est ça.
- Attends, ils sont en Championship eux non ?
- Oui, mais ils sont derniers du classement avec 13 points de retard sur le premier non-relégable. Et ils avaient -15 points de pénalité cette année. Donc, nous serons en League 1 pour la saison prochaine. Alors, qu'en dis-tu ? Tu me suis ? »
Il regarde sa pinte vide les yeux légèrement dans le vague. Je sais ce qu'il a en tête, il doit déjà penser aux schémas tactique, entrainements, recrutements... Il s'y voit déjà . Il relève la tête et me dis avec un grand sourire :
«Â
Et comment que je te suis ! Redonnons à Leeds United sa gloire passée ! »
Mercredi 11 juin 2008
Gwen et moi étions arrivés la veille. Et après une nuit dans ma nouvelle demeure, nous voilà de bonne heure, 9h du mat', devant le stade. Gwen tenait absolument à voir Elland Road, le stade de 40 000 places qui a fait vibrer tant de gens. Je me souviens, quand je faisais du foot avec lui, qu'il faisait déjà ça, ou du moins aurait voulu faire ça. Il voulait qu'on parte la veille pour qu'il puisse s'imprégner du stade où l'on allait jouer, et notre coach de lui gueuler dessus « C'est ça, et c'est toi qui payes la nuit d'hôtel pour 20 personnes ?! ».
Gwen marche la pelouse, il caresse de sa main l'herbe et prend une grande inspiration.
«Â
La vache... Je n'arrive toujours pas à y croire, dans 2 mois les supporters vont se remettre à chanter pour leur équipe, et c'est moi qui en serait le coach...
- Dans un mois en fait. Les matchs amicaux commencent par une série de trois rencontres à domicile. Le Werder Brême, Falkirk et West Ham.
- Ouh putain... »
À ce moment j'entends des pas, je me retourne, c'est Ken Bates l'ex président, ou le nouveau directeur général comme on veut.
«Â
Ah, bonjour Mr Vertinière.
- Bonjour Ken, et s'il vous plait appelez-moi Charles.
- Le gardien m'a prévenu que vous étiez en train de faire visiter le stade à Mr...? »
Gwen tend la main vers Ken et répond :
«Â
McCarthy. Gwénaël McCarthy.
- Irlandais ?
- Et français, j'ai la double nationalité.
- Gwénaël est le coach dont je vous ai parlé.
- Ok, très bien, peut-être qu'une petite visite des installations ne serait pas de trop alors. Et nous devrons aussi discuter de la conférence de presse de demain.
- Tout à fait. » dis-je.
Je suis dans mon lit. Il est encore tôt, 22h15, mais ce fut une longue journée. Après la visite qui aura duré près de trois heures, nous sommes allé manger au Billy's Bar, le restaurant du club. Où nous avons discuté, non seulement de la conférence de demain, mais aussi des différents objectifs pour la saison avenir. Nous avons ensuite passé l'après-midi à visiter la ville. Et Gwen a pris possession de sa nouvelle maison, loué par le club. Puis se fut l'heure du diner, pris au Living Room, un restaurant piano/bar branché du centre. Après quoi nous nous sommes séparés, nous donnant rendez-vous le lendemain à 9h.
Je suis crevé, je sens mes yeux qui ne demandent qu'à se fermer. Et pourtant je sais que je vais avoir du mal à m'endormir. Le stress me tient éveillé. Dans mon demi-sommeil je revois le film de l'année qui vient de s'écouler, ma démission de la présidence de Pichrive, la recherche stressante d'un club avec Seamus, les négociations houleuses.
Et si je m'étais trompé en démissionnant de Pichrive ? Et si je n'avais pris la bonne décision en nommant Gwen comme coach ? Et si je n'avais pas acheté Leeds United le club serait-il toujours en crise ? Et si j'étais trop présomptueux de ma personne et ne soit pas l'homme de la situation ? Et si...? Le sommeil me gagne enfin, l'année va être dure. Et alors que je m'endors la tête pleine d'interrogations, une dernière phrase vient me calmer et me pousser pour de bon dans les bras de Morphée : avec des Si, Paris entrerait dans une bouteille...