Introduction : Souvenirs
Vendredi 20 octobre 2006 17:15
Je suis dégouté.
Le conseil d'administration a rejeté ma proposition de sponsoriser un club de football professionnel. Ils ont estimé que ça n'apporterait rien à la société Pichrive, étant donné que le public visé par ce sponsoring ne saurait même de quoi il est question.
«Â
Mais pas avec la maison mère bien entendu ! Mais l'une ne nos marques ! »
Ils sont frileux. Je leur avais pourtant mâché tout le boulot, prévision, budget, pré-contrat, tout. Tout était prêt. Il ne manquait plus qu'à nous trouver un club. Il se trouve que notre marque Findus a ses ventes qui battent de l'aile en France. Bon c'est vrai que voir écrit « Findus » sur un maillot d'foot c'est pas bandant... Mais je suis sûr que ça aurait boosté les ventes.
Mais non ils veulent pas...
Enfin ils veulent pas...
«Â
Nous jugeons que l'impact d'un tel contrat sur notre société serait bien moindre que ce que vous prédisez et préfèrerions utiliser cette argent pour d'autres projets. »
Je suis dégouté. Et puis, « notre société », ils sont gonflés. J'suis quand même l'actionnaire majoritaire à 78% ainsi que le P.D.G. de cette foutu Pichrive, merde ! Quand j'y pense, quel nom ridicule quand même, Pichrive. Il ne s'est pas foulé pour donner un nom à sa boite mon grand père. En même temps, en 1968, ça ne paraissait peut-être pas si ringard. Je vous donne un indice, mon grand père s'appelle Pierre Christophe de la Vertinière. Voilà , c'est son imagination. Cela dit, j'préfère quand même Pichrive à Findus.
C'est dommage, j'aurais bien voulu remettre le pied dans le monde du football. Je devrais peut-être m'y remettre, en amateur, taper dans le ballon. Et ça améliorerait ma condition physique. Je comprends mieux pourquoi je tenais tant à ce projet de sponsoring. Le foot me manque, ses vestiaires, les jambes lourdes d'avoir avalé des kilomètres, la clameur de la foule... Je m'égare. Je n'ai jamais joué un match où il y avait « foule » sauf deux fois...
Mai 1992
Je sue sang et eau après le ballon, redescendre le terrain pour défendre, maintenir le pressing, centrer, j'en pouvais plus. Mes poumons en feu me supplient de m'arrêter, mais je ne peux pas. Il nous faut la victoire.
Nous jouons contre
Trélissac, bon dernier du classement. Notre club,
Boulazac, un petit club de foot amateur dans la banlieue de Périgueux, pointe à la première place avec seulement deux petit points d'avance sur le second, Coulouniex Chamiers. Et aussi étonnant que cela puisse paraître à notre niveaux, ligue des 15 ans Excellence, le score est de 1-1 (d'habitude les scores sont plutôt du genre 8-4, 12-0, vous voyez l'genre). Le nul n'est pas une option, il faudrait un miracle pour qu'ils perdent leur match à domicile. Et comme en plus la différence de buts n'est pas à notre avantage...
Grâce à un bon pressing sur leur latéral gauche et un pied posé pour lui bloquer sa course, je récupère la balle. J'ai de l'espace, je pars en contre. Lucas, notre milieu offensif, est légèrement en avant sur ma gauche, je pense à lui donner, mais le milieu défensif adverse arrive sur lui. Je l'aime pas lui. Sébastien Tomasson. Il est dans ma classe en 3ème4 au Collège d'
Excideuil. Je ne fais pas la passe, c'est envoyer Lucas au casse-pipe. Je fonce, et du coin de l'œil je vois que Gwen, à la limite du hors-jeu, suit bien l'action, marqué à la culotte par un défenseur central.
Il reste deux minutes à jouer. Je suis encore dans ma course, sur le point de lancer le centre, je lève la tête, juste à temps pour voir arriver le défenseur. Je ralenti, déroule ma course, couvre ma balle, pose le pied dessus, m'arrête et cherche l'ouverture. Je feinte de ma hanche genre je repars en arrière en faisant un peu rouler le ballon sous mon pied, puis pivote sur mon pied gauche et balance mon centre. Il ne se laisse pas avoir, déviation du tibias.
Je pose la balle sur le point de corner droit, prends quatre pas de recul, et la regarde fixement. J'ai la pression. Le temps s'arrête, je n'entends que les battements de mon cœur qui martèle dans ma poitrine. J'ai plus de jus, ma tête va exploser. J'ai l'impression qu'une minute s'est écoulé quand je redresse la tête pour jeter un œil au placement de l'équipe. La tête du grand Gwen dépasse juste en dehors des seize mètres. Il veut donc tenter ce qu'on a travailler pendant la semaine tout les deux. Il est là où il faut. Je prends un grosse inspiration, et me lance. Mon pied droit frappe la balle légèrement sur la gauche pour lui donner un effet sortant. Le publique, venu nombreux cette fois, retiens son souffle. Tout semble aller au ralenti, le ballon, lourd, semble flotter. Je le suis du regard, et dans un coin de mon champs de vision, Gwen s'élance. Le défenseur juste devant lui saute pour tenter de dégager la balle, mais Gwen coupe la trajectoire à quarante centimètres de son crâne d'une tête puissante... J'entends le son métallique des cages qui résonne. Je tombe à genoux... Gwen...
Vendredi 20 octobre 2006 17:17
Gwen... Je l'avais rencontré en CM1. C'était la rentrée des classes. Mon père et moi venions de déménager, donc une nouvelle école, une nouvelle vie, pour lui aussi...
Septembre 1987
J'ai pas envie d'aller à l'école.
C'est la rentrée, et même si mon sac n'est pas très plein, il me pèse sur les épaules. En plus mon père ne pourra pas m'accompagner pour le premier jour. Une affaire soit-disant importante à New York. Je n'ai pas vraiment compris de quoi il s'agissait. Moi tout ce que je vois, c'est qu'il ne sera pas là , maman non plus d'ailleurs, si seulement elle... Je renifle un grand coup du nez pour refouler les larmes qui me montent aux yeux.
J'ai pas envie d'aller à l'école.
Je pose mon cartable à l'entrée de la cuisine, ouvre sans y penser le placard, prends le paquet de Rice Crispies et me sers un bol. D'habitude, je mange du bacon avec des toasts, des œufs à la coque ou au plat et un jus de fruit. Mais, mon père n'a toujours pas trouvé de majordome. L'ancien n'avait pas voulu quitter sa bonne vieille Irlande. Ça fait remonter d'autres sombres pensées. On venait de déménager. .Mon père ne supportait plus de vivre là -bas. « Trop de souvenirs avec maman me hantaient quand je rentrais du boulot ou de voyage... » me dit-il souvent. À moi aussi ça me faisait ça. Mais quand même... Je ne connais personne. Et si je ne me fais pas d'amis ? Et si je n'arrive pas à m'habituer à ma nouvelle vie ? Je renifle encore un coup. Et me lève, laissant le bol encore plein sur la table. C'est pas bon les Rice Crispies, ça a pas de goût.
J'ai pas envie d'aller à l'école.
John m'attend près de la Rolls, je m'avance un peu et il ouvre la porte arrière. Je m'arrête, puis le regarde avec des yeux tristes et dis doucement : «Â
Je... Je n'veux pas y aller... »
Il m'observe avec douceur. Il est gentil John. C'est notre chauffeur, enfin, officiellement. On pourrait dire que nounou est son deuxième boulot. Il a accepté de quitter son Irlande natale, lui, alors qu'il ne parle pas bien français. Mais y'avait une condition, il demanda une part de son salaire en
Guinness et en
Smithwick's. Mon père devait les faire importer d'Irlande, sinon John aurait refusé. Il se targue d'être le plus grand spécialiste de cette bière et de pouvoir dire si c'est celle pour le marché étranger ou non rien qu'à l'odeur*. Et il pouvait en boire une quantité incroyable... J'aime bien les bêtises qu'il sort quand il a trop bu.
«Â
Monsieur, s'il vous plait. Montez. », dit-il d'une voix douce.
«Â
Rahh, mince, pas de « monsieur » qui tienne, appelle-moi Charles, comme tout le monde ! » Et ajoute tout bas pour moi-même : «Â
Même si je n'aime pas ce prénom... »
Je pousse un gros soupir, en exagérant un peu et monte dans la voiture. John ferme la porte derrière moi en souriant et monte devant. Il jette un regard dans le rétroviseur, pour voir si je suis attaché, et démarre.
Pendant le trajet, l'autoradio CD diffuse le son discret et mélodieux du concerto pour deux violons et orchestre en ré mineur de Bach. Je me laisse bercer tandis que le paysage défile devant mes yeux. On arrive au bourg et la vieille bâtisse de l'école primaire de
Coulaures se dresse devant moi. Je serre mon cartable contre ma poitrine. Et suis des yeux, apeuré, John qui vient m'ouvrir la porte. Je descends, et en faisant mon meilleur regard de chien battu je lui demande :
«Â
Tu peux venir avec moi...? S'il te plaîit.... »
Il pose sa main sur mon épaule.
«Â
Bien sûr que je peux, idiot ! Je ne vais pas te laisser tout seul !
-Hé, je ne suis pas idiot ! »
Je fais la grimace, faisant semblant de bouder. Il se mit à rire. Et moi avec. Ça me rassure, j'aime bien John, il est gentil.
Il me prend la main, et on avance dans la cour. Un léger vent frais se lève, je lève les yeux, le ciel se couvre. Il manquait plus que ça... Il va pleuvoir. Au moins je serai pas dépaysé de ce côté là . J'ai jamais connu une rentrée sans la pluie.
Dans la cour des enfants crient, se chamaillent, d'autres jouent aux billes, d'autres encore pleurent dans les jambes de leurs parents. Je me sens un peu mieux, ça rassure toujours de ne pas être seul dans la tristesse. Près du préaux un groupe d'adultes discutent entres eux. Une des dames ressemble à une institutrice, elle a les lunettes et tout. Elle est jolie, est-ce que ce sera elle mon enseignante ? Elle a l'air gentille.
Un choc soudain venant de derrière me fais tomber, le cartable basculant par dessus ma tête.
Un «Â
Aïe merde ! » se fait entendre. Suivi immédiatement, par trois mains qui m'agrippent et m'aide à me relever. John s'accroupit, me regarde et demande :
«Â
Tout va bien, Charles ? Pas de bobo ?
-Non, c'est bon.
-Heu, pardon... Désolé. »
Je regarde le fautif, il est plus grand que moi, d'une demi-tête. La première chose qui me surprend ce sont ses cheveux, court devant en semi-hérisson, long derrière, quelle coupe ringarde, je l'apprendrai plus tard mais en fait c'est la coupe de Mac Gyver, le héros d'une série américaine, il en est fan. J'y connais rien je ne regarde pas la télé. Une voix forte d'homme se fait entendre :
«Â
Ce n'est pas de cette façon qu'on présente ses excuses ! Et je t'avais pourtant dit de ne pas courir comme un dératé ! »
Je tourne la tête, un homme, petit, marche rapidement vers nous. La vache, il a des sourcils plus épais que mon pouce ! Je retiens un sourire en me demandant comment un homme si petit peut être le père d'un enfant si grand, quand une femme s'approche de nous et ajoute d'un ton sec :
«Â
Renaud, ne crie pas comme ça, ça sert à rien. Gwen... C'est ton premier jour ici, tu commences bien ! »
Je comprends mieux, la mère est presque aussi grande que mon père, dépassant l'homme de dix bon centimètres.
Le Gwen en question baisse la tête, et me regarde tout penaud :
«Â
Euh... J'te d'mande pardon... Je...Je courais et j't'ai pas vu... »
Et la mère qui enchaine en se tournant vers John : «Â
S'il vous plaît, pardonnez ce sale garnement, je ne sais pas qui lui a enseigné de telles manières !
-Maman ! J'ai demandé pardon !
-Ce n'est pas grave, madame, ce genre de choses arrivent dans une école. » répond-il de son plus fort accent irlandais. John les regarde d'un air amusé, il doit se dire que ces gens là ne sont pas de mauvais bougres.
Nous avançons dans la cour. Ça crie, hurle, se chamaille, il commence à pluvioter. L'envie de rentrer chez moi et retourner dans la chaleur rassurante du château me reprend. Mon regard erre un peu et tombe sur les yeux bruns du garçon qui m'a bousculé. Il me sourit, gentiment.
John se tourne vers moi, je l'avais pas vu discuter avec une dame.
«Â
Ok mon gars, tu vas pouvoir t'en tirer à partir de maintenant ? » me demande-t-il. Je réponds que oui, je ne saisis pas trop pourquoi, mais la vue de cette drôle de famille et de se garçon à la coupe ringarde me redonne le moral, avec un pointe de jalousie aussi... Lui il a sa mère... Et un peu plus loin j'entends :
«Â
Hé m'man, t'as vu ça ? Ils parlent en anglais !
-Ne pointe pas les gens du doigt ! C'est pas vrai ça ! »
Et le père qui ajoute en lui ébouriffant les cheveux.
«Â
Ah j'te jure, des fois on s'demande qui est ton père ! »
J'étouffe un rire, le grand garçon se tourne vers moi et me sourit en faisant un clin d'œil. Je venais de rencontrer Gwenaël, mais tout le monde l'appelle Gwen. Mon meilleur ami.
Mai 1992
Mes jambes ne peuvent plus me porter, je suis cuit. J'ai du mal à reprendre ma respiration. Je lève les yeux vers le buts adverses et soudain j'entends une clameur. Gwen coure vers moi en levant les bras. Il me redresse et me soulève tandis que les autres gars de l'équipe se ruent sur nous pour faire une bonne grosse montagne humaine. Je comprends à ce moment là que le ballon n'est pas ressorti, d'ailleurs Gwen me hurle dans les oreilles : «Â
POTEAU RENTRANT !! POTEAU RENTRANT !! WOOOOOOO !!! »
L'arbitre siffle tant qu'il peut pour nous demander de revenir en jeu, ce n'est pas terminé. Il reste en gros quatre-cinq minutes en comptant le temps additionnel. Lucas récupère la balle très vite, et fait tourner le ballon. Commence alors une petite passe à dix en faisant semblant d'attaquer, histoire de pas faire les italiens. Et l'arbitre siffle la fin du match. On saute tous de joie, on a réussi, on est qualifié pour le tournoi régional.
Gwen et moi faisons les imbéciles, une main se pose sur mon épaule.
«Â
Il me semble que ce n'est pas de cette façon que je t'avais demandé de tirer les corners ! »
Je me retourne, c'est le coach, il nous sourit.
«Â
Euh, ouais, c'est vrai mais, j'avais travaillé cette frappe avec Gwen, il avait ses marques et tout...
-C'était bien joué les gars. »
Vendredi 20 octobre 2006 17:37
Il était marrant notre coach, Maurice Berthaud. Un gros monsieur ventripotent et qui avait certain jour des relents de p'tit jaune. Je me souviens que mon père ne l'appréciait pas trop. Mais Béber, tout les gamins du club l'appelait comme ça, arrivait bien à nous motiver et à nous faire sortir nos tripes. Heureusement d'ailleurs parce que tactiquement, c'était pas une lumière, au contraire de Gwen, qui a une vision du jeu incroyable. C'était lui notre tacticien. C'est grâce à eux deux qu'on avait réussi cette si belle saison. Même si au tournoi régional ça n'avait pas suffit.
Et après... Après il y a eu mon départ...
Août 1992
On s'était fait dépouillé au tournoi, nous avions terminé bon dernier. Mais bon, on était content. Le dernier jour, des pros du F.C. Girondins de Bordeaux étaient venus pour remettre le trophée aux vainqueurs. C'était la folie, une centaine de pré-pubère amassés autour de ces stars (ou futurs stars) du football. J'en revenais pas, Y'avait même Zinedine Zidane, Bixente Lizarazu et Christophe Dugarry ! Le « Triangle Bordelais » au grand complet, même si on ne les surnommaient pas encore comme ça à l'époque. Encore aujourd'hui j'ai leurs autographes, ils sont chez mon père, encadrés, sur la table de chevet dans ma chambre à côté d'une photo de ma mère.
Je suis allongé sur mon lit. Je repense à ces 6 jours de tournoi. On a pas trop mal joué, c'est juste que les autres équipes étaient trop fortes pour nous, tant techniquement que tactiquement. Pis, je me dis que c'est pas grave, on pourra toujours faire mieux l'année prochaine !
On frappe à la porte.
«Â
Entrez ! »
C'est papa, il fait une drôle de mine. Et il est tôt, il devrait être encore au boulot. J'ai un mauvais pressentiment.
«Â
Fiston, faut qu'on parle. »
Ben merde, j'ai fait une connerie ? Je réfléchis un peu, je vois pas.
«Â
Voilà , depuis quelques temps, mon boulot me pousse à aller à New York très souvent. On pourrait même dire que c'est là -bas qu'est mon lieu de travail en fait. Bon, ce n'est pas que je n'ai pas les moyens de me payer le trajet New York/Bordeaux Bordeaux/New York, mais je perds passablement du temps. Et c'est épuisant... »
Je sais déjà ce qu'il va me dire. J'suis dégouté, je ne jouerai pas le tournoi régional l'année prochaine.
«Â
C'est pourquoi nous allons nous installer là -bas. »
J'en crois pas mes oreilles. New York.
Je pose la question, même si je connais la réponse...
«Â
Je ne peux vraiment pas rester ? »
Il me regarde tendrement.
«Â
Je ne compte pas vendre le château, tu pourras revenir ici pendant les vacances scolaires et revoir tes amis.
-Ouais, mais je ne jouerai plus au foot avec eux... »
Bizarrement, je le prends assez bien. J'ai accusé le coup plus vite que je ne l'aurais cru. Mon père baisse légèrement la tête.
«Â
Je sais, je suis désolé mon garçon. Mais tu sais que je considère Gwen presque comme mon fils, et ses parents sont devenus de bons amis. C'est pas comme si tu coupais les ponts. Nous les reverrons pour noël ou l'été, ne t'en fais pas va.
-Non, non, c'est bon papa, je comprends. Pis après tout, je suppose que New York sera une bonne expérience...
-Je suis content que tu le prennes aussi bien... »
Il se leva du lit, expira longuement. Je me rendais bien compte que ça ne lui avait pas fait plaisir de m'annoncer cette nouvelle. Lui aussi devait être triste de quitter le Château La Cousse.
«Â
Bien, il nous reste donc deux petites semaines pour nous préparer.
-Deux semaines ?!
-Hééé oui, je t'ai déjà inscrit au Lycée Français de New York et la rentrée tombe le 5 septembre.
-Wow, bah en effet... Au fait, pourquoi tu m'as toujours inscrit en école publique ? »
Mon père me regardé étonné. Il sourit et ajoute :
«Â
Haha. C'est ta mère. Je ne sais pas pourquoi, elle était contre. Depuis qu'elle est partie, ben... par habitude j'ai suivi le mouvement. Mais tu sais, le Lycée Français de New York est un établissement privé. Allez, ne t'en fais pas. Tu t'y sentiras très vite très bien, ne t'inquiète pas. »
Je le regarde sortir de ma chambre en fermant la porte. Je tourne la tête et regarde par la fenêtre. Gwen est en vacance chez sa grand mère, sur l'île de Ré. Il ne rentre que la semaine prochaine. Je n'aurai donc qu'une petite semaine pour lui dire au revoir...
Vendredi 20 octobre 2006 17:53
Je suis revenu des states il y a seulement trois ans. Après avoir brillamment mené mes études de management Ã
Columbia, j'ai commencé à travailler avec mon père. Il est de la vieille école, je lui ai donc suggéré les différentes voies possibles pour rendre la boite plus performante. Il m'a écouté, et m'a donné sa place de P.D.G., j'avais tout juste 25 ans.
Le son de ma boite mail me sort de ma rêverie. J'ouvre Thunderbird, c'est un message de Gwen :
«Â
Salut !
Comment vas-tu l'ami ? Ça fait un bail que je n'ai pas eu de tes nouvelles. Toujours P.D.G. De la boite de ton père ? Et comment va Sarah ? Toujours avec elle ? »
Le salaud, il sait comment remuer le couteau dans la plaie !
«
 Bon j'vais pas te taquiner plus longtemps.
Ça fait plus de 6 mois qu'on ne s'est vu, alors je te donne de mes nouvelles, j'ai eu mon Brevet National d'entraineur. Mais bon pour le moment je reste préparateur technique et tactique au Trélissac FC. Ça continue de donner un peu de poids à mon C.V. et l'ambiance ici est sympa, on se prend pas la tête et c'est la passion football qui prime, pas comme dans certains club pro où j'ai dû faire mes stages.
Sinon pas grand chose de nouveau, je suis toujours célibataire. Je ne vois pas d'où ça vient. Ça doit venir de mon regard, j'ai parfois l'impression de loucher quand je suis devant la glace. »
Tout le monde à l'impression de loucher devant un miroir couillon. Et c'est pas tes yeux, mais tes coupes de cheveux ringardes qui sont la cause de ton célibat prolongé !
«Â
Alors que ce grand couillon de Lucas s'est marié lui, et même qu'un rejeton est en route. Tu te souviens de Lucas, hein ? »
Ça je ne risquerai pas de l'oublier lui. D'un an notre aîné, il nous avait fait découvrir, à Gwen et moi, les joies de la « grosse biture » comme il l'appelait. Un sacré numéro ce Lucas, toujours le premier à faire des conneries. Et il s'est marié ?! J'espère qu'il s'est calmé sur la bibine !
«Â
Je vais te laisser, faut que je prépare le match de dimanche.
Porte-toi bien, et à bientôt j'espère.
Gwen
P.S. : Ma mère aimerait savoir si tu nous rejoindras pour noël (oui je sais on n'est qu'en octobre, mais tu connais ma mère...), en tout cas, ton père et John ont dit qu'ils seraient présents. Et y'aura mes cousins aussi, et j'ai déjà passé les consignes à Pierre pour qu'il ne te harcèle pas en te demandant du pognon. 
P.S.S. : Euh, t'aurais pas 100€ à me dépanner ? J'ai fait un pari à la con que j'ai perdu... Comme d'hab... 
 »
J'éclate de rire. C'est du Gwen tout craché. Dès qu'il y a de l'argent en jeu dans un pari, il le perd. Même s'il est sûr à 100% de le gagner. Je sais pas comment il s'y prend, mais ça a toujours été comme ça. Au collège, je faisais même des paris sur ses paris quand je voyais qu'il avait misé de l'argent. J'étais sûr de gagner.
Ce mail m'a refilé la pêche. Je regarde l'heure. 18:05.
Je traite vite fait des dossiers de moindres importances et bipe ma secrétaire. Pas de réponse. Merde c'est vrai, elle m'avait demandé si elle pouvait partir plus tôt ce vendredi, un mariage ou je ne sais quoi. Faut que je la rappelle pour lui dire de prendre sa semaine aussi, j'ai besoin de vacances.
Mercredi 3 janvier 2007 9:37
Ce fut de bonnes fêtes, et ça m'a fait vraiment plaisir de revoir Gwen et sa famille. Je fais encore des rots qui on l'odeur du monstrueux chapon de 5kg qu'elle nous a servi, et dont nous avons fait au moins quatre repas. C'est donc le cœur léger et le ventre lourd que je me retrouve devant mon bureau de Paris. Mais surtout, une idée a pris forme dans mon esprit. Et normalement je devrais bientôt remettre un pied dans le monde du foot. J'ai parlé à Gwen de ma déconvenue suite à mon projet de sponsoring. Il en fut surpris, me disant qu'il n'avait jamais autant manger de Panzani que quand ils étaient en pub sur le maillot des Girondins.
«Â
Tu sais tu peux toujours venir au Trélissac FC, il me semble que E. Leclerc arrive en fin de contrat chez nous. » ajouta-t-il en rigolant.
On frappe à la porte. C'est ma secrétaire, Suzie.
«Â
Monsieur Vertinière, je vous apporte le rapport du conseil d'administration de la semaine dernière comme vous me l'avez demandé.
-Merci bien Suzie... Et vous êtes sûre de ne toujours pas vouloir m'appeler Charles ? »
Suzie travaille pour moi depuis près de trois ans, depuis que je suis devenu P.D.G. et au début elle me donnait même du « Monsieur de la Vertinière ». J'avais bataillé ferme pour qu'elle m'appelle par mon prénom, mais rien n'y avait fait. Au moins avait-elle enlevé les particules. Et de temps en temps je retentais le coup, sans succès.
Elle me sourit.
«Â
Je vous rappelle que vous avez rendez-vous à 10h avec Monsieur Delcourt. Il est d'ailleurs déjà dans la salle de conférence. »
Je regarde l'heure, 9h51. Autant en finir de suite.
Paul Delcourt est membre du conseil d'administration, et c'est la personne en qui j'ai le plus confiance dans la boite. Et il dirige le département le plus dynamique de Pichrive, le segment Informatique. 35 ans, grand, le visage rondouillard, les cheveux laissés mi-long pour masquer un début de calvitie, il a la bouille du gars à qui on donnerait son rein. Mais surtout il est d'une efficacité redoutable dans son boulot. J'espère que ce que je vais lui demander ne va pas trop le déstabiliser.
J'ouvre la porte de la salle de conférence. Il est là tranquillement installé en train de siroter un café.
«Â
Salut Paul, tu vas bien ? Passé de bonnes fêtes ?
-Très bonnes oui, et je me remets doucement de mes excès. » dit-il en se tâtant la panse en souriant légèrement, se remémorant la bonne chair et les fêtes passées. Et il ajoute aussitôt :
«Â
Et avant que tu ne me poses la question, ma femme va bien et les enfants aussi. »
Je ri, mais je vois dans son regard qu'il sait que je vais lui annoncer quelque chose d'important. Et avant que je puisse ouvrir la bouche :
«Â
Bon alors, pourquoi ce rendez-vous. Que se passe-t-il ? »
Je sens une note d'inquiétude.
«Â
Je vais y aller franco. Je vais démissionner de mon poste de président... »
Il ne sourit plus. Et attend que je continue.
«Â
Et c'est toi que je vais désigner comme mon successeur. »
Il manque de renverser sa tasse de café.
«Â
Mais... Pourquoi ? La boite n'a jamais aussi bien fonctionné que depuis que tu en es le président. Je ne dis pas que ton père faisait pas du bon boulot hein ? Mais... Je comprends pas, et pourquoi maintenant ?
-C'est justement parce que la société marche bien que je peux partir tranquille. Et je sais qu'avec toi elle sera entre de bonnes mains.
-J'en suis flatté mais ça ne me dis pas pourquoi. Et en as-tu parlé à ton père ?
-Bien évidemment que je le lui en ai parlé. Il a tiré un peu la tronche, mais il comprends ma décision et me soutient.
-Ben perso, j'aimerais d'abord la raison de ton départ avant de te dire 'amen'. »
Je vois qu'il a digéré mon annonce, mais je ne sais pas qu'elle va-t-être sa réaction...
«Â
Je veux acheter un club de foot. »
Il écarquille ses yeux déjà très grand et cette fois sa tasse se renverse sur la table. Et il se met à rire aux éclats. Je regarde Paul, son hilarité est contagieuse. Et quand j'y pense un peu en me mettant à sa place je ne peux que le comprendre : ton P.D.G. t'annonce qu'il démissionne, qu'il te nomme successeur, tout ça pour aller s'acheter un club de foot, la bonne blague non ? Alors je ris avec lui, longtemps.
Paul à les larmes aux yeux. Il essaie de se reprendre, respire un bon coup. Je lui sourit. Il essuie le café renversé sur la table avec une serviette et me regarde, les yeux encore embués de son fou rire :
«Â
Ah lala, en tout cas Charles, t'es gonflé de m'avoir fait venir pour ça, mais je t'en remercie. Pfiouu. C'te farce ! J'vais passer une bonne journée !
-C'est pour ça que je t'en ai parlé avant. J'ai besoin d'un allié, t'imagines si j'avais dit ça devant le conseil d'administration ? » dis-je entre deux rire.
«Â
Ho ho, ben ça aurait rendu la réunion moins soporifique ! J'peux t'le... Attends... »
J'ai mon regard posé sur lui avec amusement, mais surtout, je suis serein, j'ai pris ma décision.
«Â
T'es sérieux ?! J'veux dire, c'est pas une blague ?
-Non Paul, ce n'est pas une blague. Même si d'un certain point d'vue c'est très drôle en effet.
-Ben merde alors... C'est parce qu'on t'a refusé ce projet de sponsoriser un club que tu fais ça ?
-Oui et non, au début j'avais un peu les boules que vous m'ayez mis des bâtons dans les roues, je l'avoue. Mais maintenant, je me dis que vous aviez raison. Je voulais juste me trouver à nouveau dans le monde du foot, et sponsoriser une équipe n'y aurait pas forcément aidé. Alors qu'acheter un club, j'en serai le président, je serai au plein cœur de l'action !
-Ok ok, c'est bien beau tout ça mais... T'as déjà une idée de quel club ?
-Non. Pas encore. C'est pour ça que je veux partir assez rapidement, je voudrais pouvoir être en place dans mon nouveau club pour la saison 2008/2009. Ça me laisse donc près d'un an et demi pour bien monter le projet et trouver le club. »
Je sens que je vais m'amuser !
*note : Je ne sais pas pour la Smithwick's, mais il y a vraiment une différence de goût entre le marché Irlandais et le marché étranger pour la Guinness. Cela dit, là ou j'exagère un peu, c'est que même en faisant importer d'Irlande, le transport altère aussi le goût.
Dernière édition par
elmanouche le Mar 02 Déc 2008 15:05, édité 7 fois.