On t'appellera Condor-Chapitre 2
Prologue : Savoir c'est ignorerUne belle nuit d'automne, perdu dans ses pensées, Paul ressasse une journée qui l'a vu tout échouer. Pourtant il ne se remet pas en cause, et tandis que dans le parc il tape rageusement dans les feuilles mortes, c'est son âme qui est à l'agonie.
Il avait bien, 3 jours auparavant, acquis le Graal suprême, son sésame vers la réussite, le diplôme d'entraîneur de football, qui signifiait l'aboutissement d'années de labeur, de sacrifices, récompense d'une abnégation que ses parents mêmes lui avaient reniée.
Il se souvient d'eux, et il pleure. Il pleure l'amour perdu au fil des années, il pleure cette femme aimante au sourire d'ange jusqu'aux derniers jours, un torrent de larmes jaillit à l'évocation de son père, qui lui a tout donné, mais qui ce soir-là , s'était éteint, seul, dans le froid, la peur, et l'ignorance que les secours n'arriveraient qu'une minute trop tard pour le sauver. Peut-être apprécie-t-il l'ironie où qu'il soit. Il méritait mieux.
Tout le monde mérite mieux. Nous avons tous perdu un être cher, ou nous le perdrons, tôt ou tard, et la seule pensée qui traversera l'opaque voile du chagrin sera : la vie est injuste. Et parce qu'elle l'est, Paul s'est fait à son image, cynique, sévère, injuste...et terriblement triste. Et ce soir il a tout perdu, pour de bon cette fois-ci.
Cette douce fleur d'oranger que l'on appelait Marie, méritait elle aussi mieux, mais Paul, le grand, le grandissime Paul Guéguan, en a décidé autrement, et l'a laissé sur le bas-côté d'une autoroute pleine de pisse et de moisissure, pour se faire sauvagement agresser et violer par un vagabond excité par les vêtements qu'il lui avait arrachés de désespoir qu'elle l'ait rejeté. Pauvre fou. Pauvre égoïste. Il faudra en répondre un jour.
Il revoit son visage, son grain de beauté en forme de pétale de rose, juste au-dessus des ses lèvres pulpeuses, ses yeux pétillants d'une vie qui l'avait à présent quittée, ou du moins ne le tarderait plus, cette lueur, il l'avait désirée, et c'était sans doute ce qui avait perdu le jeune femme, trahie par la trace matérielle la plus digne de son être. Triste destin.
Un destin qui n'a pas épargné Paul, lui qui jamais n'avait culpabilisé pour cette monstruosité, reléguée au rang d'erreur de jeunesse, accablant la cruauté humaine plus que la sienne propre.
Car une seconde jouvencelle l'a rejeté, dans ce bar près du port, alors même qu'il en terminait avec sa cour, celui auquel elle revenait l'embrassement fugacement dans le cou. Tant d'échecs.
Même dans ces moments-là , dans l'absolue noirceur, il y avait toujours ses amis, Jean, Romain et Adrien, qui le consolaient et l'aidaient à se relever, de désillusion en désillusion, allant même jusqu'à l'encourager dans sa médiocrité et sa bassesse. Mais cela ne pouvait durer.
-Bon, Paul, on voudrait te dire que nous trois, là , on en a vraiment marre de tes conneries, c'est plus possible, quoi, même si tu valais plus que tous les autres, et crois-moi c'est loin d'être le cas, ça ne te donnerait pas le droit de te comporter comme ça...
-Mais toi celui de me juger ? Dit Paul avec un sourire sardonique accroché aux coins des lèvres.
-Non, Paul, un jugement, c'est une opinion personnelle, un point de vue, le problème, c'est que tout le monde ici pense comme moi !Et au fond peu importe les autres, nous sommes tes amis, Paul ! Bordel, Paul, on a quand même une valeur à tes yeux, non ?
-Oui, mais je ne saurais dire laquelle...
-Bon, j'en ai ma claque, je te le laisse Romain, fais ce que tu peux pour lui faire comprendre.
-Paul, nous ne sommes pas tes ennemis, en fait on t'aime bien, et tu le sais, on t'a souvent aidé par le passé, quand bien même on savait que t'allais pas nous remercier, il serait peut-être temps pour toi de faire un effort ? Même si ce n'est pas pour nous, fais-le pour toi ! Tu crois que tes parents méritent l'image que tu laisses d'eux ?
-Je t'interdis de parler de mes parents !
-Pourquoi, Paul, tu as honte d'eux ? Ou de toi-même ? Tu crois vraiment que...Paul, calme-toi, merde ! Putain, Adrien, aide-moi, il est barjo ce type ! Il m'a carrément mordu jusqu'à l'aine ! Paul, j'ai qu'une chose à dire : va te faire soigner mec ! Change si tu veux pas finir tout seul !
-On est toujours tout seul...
-Et toi plus encore que les autres !C'était sur cette dernière phrase qu'ils s'étaient quittés, ou plutôt que Paul avait quitté les autres, ceux qu'il avait eu l'indécence d'appeler ses amis et qui désormais voulaient le changer, lui, l'un des êtres les plus intelligents qui aient jamais été ! Et utiliser ses défunts parents ! Romain en perdait rien pour attendre, c'était certain.
Pourtant le doute point en son esprit dérangé, peut-être n'a-t-il pas totalement tort. Que penserais ses parents de ce qu'il était devenu ? Sans doute pas grand bien. Mais même eux ne pouvaient pas comprendre par quoi il était passé, cette souffrance, ce sentiment d'exclusion, d'ostracisme, depuis la petite enfance, cette haine à peine déguisé dans les yeux des autres enfants, ce mépris au vu de ses haillons par sa maîtresse d'école, ce sentiment perpétuel, omniprésent, d'injustice, que même son cynisme et son indifférence de façade n'avaient pu gommer.
Bah, il lui restait toujours sa passion, celle à laquelle il se consacrait tous les jours, le football. Il était arrivé majeur de sa promotion d'entraîneur, mais il avait, monnayant cela au secrétaire, pris connaissance des quelques notes en marge de son dossier laissées par son enseignant. Tendance au dédain et à la solitude. Doutes sur sa capacité à travailler en équipe.
Il pouvait parler, ce clown, ce sycophante, cet homme qui avait mené la France deux mois plus tard à l'un de ses cataclysmes les plus retentissants !Et qui avait le culot de rentabiliser son échec aux frais du contribuable, c'est-à -dire ceux de Paul ! Et il osait le critiquer,ce cloporte !
Mais peut-être n'avait-il pas totalement tort, peut-être que pour les besoins de son métier il devait changer, sans se renier, bien sûr, mais à l'image d'un Mourinho, seul digne de lui être comparé, ne dire que la vérité, même quand elle ne plait pas à la plèbe, et se comporter de façon "humaine", quoi que cela veuille dire, avec ses joueurs. Un cap à 90 degrés en somme.
Pour cela, il fallait déjà qu'il trouve quelqu'un pour l'engager, et si les premiers mois il avait cru que cela ne poserait aucun problème, désormais il pointait comme tout parasite à l'ANPE, oubliant toute dignité, il allait même jusqu'à contacter des clubs amateurs, qui l'avaient rejeté ! Ils le regretteraient...
Un vieillard solitaire croise sa route alors qu'il rejoint son logis, une chambre miteuse avec un réchaud et un tapis, sans même l'électricité. Un taudis.
-Bonsoir
-Bonsoir
-Auriez-vous l'obligeance de m'indiquer l'heure, jeune homme ? Je crains d'avoir égaré ma montre.
-J'ai peur de ne pas le savoir, monsieur.
-Vraiment ? Quel jour sommes-nous en ce cas ?
-Comment ? Vous l'ignorez ?Le vieux lui sert un sourire qu'il doit croire énigmatique, pour finalement lui lancer :
-Je crois, mon garçon, que savoir, c'est ignorer !
Dernière édition par
leopslr le Lun 06 Déc 2010 20:54, édité 1 fois.