Le 13 juillet 2006, ça aurait été un vendredi, c'était la même...
Bari, 7h37
Ca y est, je viens de poser les pieds sur le sol italien, il est très tôt et pourtant il fait déjà très chaud. J'ai presque pas dormi de la nuit, j'ai pas réussi a tempérer l'enthousiasme de Carlo qui me fait l'éloge de ce petit club depuis maintenant des heures.
J'ai pourtant été clair, je viens pour voir, ma présence ici ne signifie nullement que je vais m'engager dans quoi que ce soit. Je suis crevé, je sens que cette journée va être longue, très longue. L'aéroport est encore calme, j'en profite pour m'allonger quelques instants sur un banc pendant que Carlo récupère la voiture de location. Lui n'a rien perdu de sa fraicheur, il est toujours aussi pimpant, son costume n'est même pas froissé. L'hôtesse lui rend sans compter les innombrables sourires qu'il lui envoie. On dirait qu'ils font un concours, qui va éblouir l'autre en premier. Je suis dans le coton, la scène semble presque irréelle, mais bon...
-Ca y est Rob, j'ai les clés, en route pour Taranto.
-on y sera dans combien de temps?
-Trois heures de route et tu seras chez toi l'ami.
-Oué bah t'emballe pas hein, keep cool, prépare toi plutôt aux trois heures de voyage retour si jamais ça colle pas.
-Aucun risque, tu vas tomber sous le charme
Je me laisse choir dans la voiture, une alpha 156 rouge qui pète, avec la ferme intention de dormir un peu pendant le trajet. C'était sans compter sur Carlo, dont le flot de parole ne tarissait pas sur ce qui m'attendait là -bas.
-Tu vas voir, tu vas te plaire là -bas, les gens sont sympas, bon ils ont le sang un peu chaud hein mais une fois que tu sais les prendre, ce sont des crèmes. Surtout veilles bien à ne pas te mettre les ultras à dos, parce que de l'amour, ils en ont à donner, mais de la haine, ils en débordent. Il y a quelques années, un coach a du démissionner parce qu'il n'était plus dans leur petits papiers. Ils avaient cramé sa caisse, et ses enfants s'étaient fait emmerder à la sortie de l'école, bref...
Ah oui, surtout, ne parles pas à tout le monde, ici tu sais tout le monde veut avoir son mot à dire et si tu commences à leur laisser la parole tu vas pas t'en sortir. Restes bien à ta place donc, pas de vague, ça doit être un leitmotive pour toi ok?
Et puis te laisse pas embringuer trop facilement dans des histoires de cuisses. Là bas ce ne seront pas les occasions qui manqueront, mais rappelles toi qu'elles ont soit la vérole, soit un frangin pas très compréhensif, et oui, ils sont pas tous comme moi, soit un papa qui voudra que tu devienne son gendre pour ne pas que sa famille soit déshonorée. Bref, fais gaffe quand te prendra l'envie de tremper ton biscuit.
Et puis dès que tu seras installé, mets un système d'alarme de compète chez toi, les cambriolages sont nombreux dans la région, ça serait con que ça t'arrive quand même.
-Hum Carlo, arrêtes, n'en rajoutes plus, moi qui rêvais d'aller à Disney Land, me voilà exaucé on dirait, regarde moi, j'en salive rien qu'à y penser. Sois sympa, laisse moi faire un somme maintenant, je suis mort de fatigue.
2h30 plus tard...
-Hey Rob, réveil, on y est regarde par la fenêtre.
Encore à moitié endormi, je jetai un coup d'oeil sur ma droite et là ...
-Je te présente le stadio Erasmo Iacovone, ta nouvelle maison !
Je dois bien reconnaître que j'étais surpris. Moi qui pensais me retrouver dans un stade communale aussi grand que le stade Girodit de Rosny sous Bois, j'avais sous les yeux une enceinte plutôt grande. On devait pouvoir entasser une dizaine de milliers de personnes là dedans. Pas mal pour un club de national...
-Il a pas l'air trop dégueu ton stade, mon Carlo.
Les yeux rivés sur la route mais sûr de son fait, Carlo souriait, il savait qu'il venait de marquer un point.
-Bon et c'est quoi le programme maintenant?
-Bah là il est un peu plus de 11h00. On va se garer, et on va aller s'installer gentillement en salle de presse. Il y a une conférence presse à midi, ça te permettra de voir le Président Blasi et quelques gars du staff. Je te présenterai à l'issue.
Le soleil tapait déjà fort, j'étais content de pouvoir me mettre enfin à l'ombre. La clim' de l'alpha avait rendu l'âme depuis bien longtemps maintenant. J'avais malgré les fenêtres ouvertes, transpiré comme c'est pas permis tout le long du trajet.
L'intérieur du stade était plutôt vétuste, du carrelage de mauvaise qualité tapissait les murs, la peinture des lambris s'écaillait, ici et là une ancienne gloire du club était encadrée, mais rien de plus. Le moins que l'on pouvait dire c'est que c'était plutôt austère.
On s'est installé les premiers dans la salle de presse, ou plutôt la petite salle de presse, sans plus de fioritures, à l'image de ce que j'avais pu voir des installations jusque là . Des sièges inconfortables, au fond un grand bureau bon marché, et derrière, le panneau des sponsors, le seul attribu dans cette salle qui rappelait que le club jouait au plus ou moins "haut niveau".
La salle de conférence se remplit petit à petit et un homme vint spontanément à la rencontre de Carlo qui s'empressa de faire et les présentations, et l'interprétariat.
-Bonjour, je suis Luca Vinciguerra, le Directeur Général du Taranto, bienvenue chez nous.
Il était tout sourire. Ils baragouinèrent ensuite en italien, et comme prévu je ne compris absolument rien à ce qu'ils se dirent. La discussion avait l'air animée, presque tendue. J'étais mal à l'aise, je me demandais vraiment ce que je faisais là .
-Carlo m'a dit le plus grand bien de vous, j'espère que nous ferons du bon travail ensemble.
Je n'eus pas le temps d'esquisser la moindre réponse qu'il s'était éclipsé, répondant à l'emporte pièce à un ou deux journalistes venus l'alpaguer.
Carlo me rassura en me disant que le DG était enthousiaste, mais bientôt tout le monde regagna gentillement sa place et fit silence. Le président Blasi venait de faire son entrée.
...Le choc...
J'avoue que parfois je tombe vite dans le cliché quand on me parle de gens qui ne sont pas issus de mon monde, mais quand j'ai vu Luigi Blasi ce jour là , je me suis dit que je ne faisais pas forcément fausse route à chaque fois. Echarpe du club autour du coup, lunette de soleil sur le nez, le personnage était surréaliste...
Une crapule de mafieu ne m'aurait pas fait meilleure impression. En voyant le bonhomme, j'étouffais un rire, me demandant à quel moment il allait poser son flingue sur la table.
Sans enlever ses lunettes, il s'adressa à la grosse demi douzaine de journalistes venus boire ses paroles.
Je regardais Carlo d'un air dubitatif, ne comprenant rien à ce que déblatérait Blasi, quand tout à coup j'entendit mon nom sortir de sa bouche. Il était en train de me montrer du doigt, m'enjoignant à venir le rejoindre derrière le bureau. Les journalistes équipés me prenaient en photo....
Ca sentait l'embrouille plein pot
Blasi, un sourire carnassier scotché aux lèvres, s'adressait avec calme à la presse se tournant régulièrement vers moi, et moi j'étais là , prostré cherchant désespérément de l'aide dans le regard de Carlo qui me faisait des clins d'oeil à tour de bras.
Les journalistes me regardaient avec un air médusé, visiblement aussi incrédules que moi par ce qui était en train de se passer.
Puis tout s'enchaina très vite. La conférence de presse pris fin. Blasi me prit par le bras et m'emmena près de Carlo. Il lui dit quelques mots, puis me serra chaleureusement la main avant de disparaitre. Abasourdi, je n'osais plus demander à Carlo ce qu'il se passait.
-C'est 6000 euros par moi, voiture de fonction, villa du club à ta disposition et toutes les facilités qui vont avec, staff à tes ordres et... tu commences tout de suite, l'équipe a un match amical cet après midi contre le FC Thuin. Une dernière chose, le club ne se voit pas ne pas jouer la montée, fais en sorte que ça se passe comme ça
-Mais c'est quoi ces conneries, j'ai pas dit oui?
-Aller mec, c'est une chance inouïe, tu vas pas me lacher maintenant hein? tu peux au moins essayer, si ça te convient vraiment pas alors tu pourras tout stopper ok?
-Tout stopper? Mais j'ai même encore rien signé !
-Aller Rob sois sympa fais le pour moi, essaie. Je t'assure que je ne savais pas que ça allait se passer comme ça. Je pensais que tu aurais au moins un entretien mais tu sais comment ils sont ici hein? Aller Rob s'il te plait
Mais... mais j'ai horreur d'être mis devant le fait accompli. Hier à la même heure je cuvais pénard dans mon plumard et aujourd'hui je suis dans le trou du cul de l'Italie à diriger une équipe. Je ne connais rien au foot italien, je ne connais même pas l'effectif du club et cet après midi j'ai déjà un match... Super, franchement merci, c'est super...
J'étais en train de bouillir, de fatigue et d'énervement, mais pour la première fois depuis des mois on venait de me proposer un boulot, un truc tout cuit dans la bouche et pas trop pourri en plus. La forme employée était détestable, mais dans le fond, il y a plein de gens qui n'ose même pas rêver d'un tel poste...
-Rob, je t'en prie, dis oui, tente et si ça ne te convient pas, alors rentre à Paris, je ne t'en voudrai pas.
-Tu fais vraiment chier Carlo, c'est oui, mais tu fais vraiment, vraiment chier. Si ça merde, je me casse, rien à foutre, et là tu oublieras mon numéro de téléphone pendant que je t'oublie tout court ok?
-Oh merci Roby, tu vas voir, ça va être génial ! Aller viens, on va manger un morceau avant que tu ne prenne contact avec ton vestiaire. Luca nous invite, on va pouvoir discuter avec lui de ce qui nous... enfin de ce qui t'attend.
Une chose était sûre, je ne savais pas où je mettais les pieds, j'avais la désagréable sensation de foncer droit dans le mur, en accélérant et en klaxonnant... Au mieux ça pouvait être fantastique... Au pire ça pouvait être quelques semaines au bord la méditerranée avec au minimum, 6000 euros en poches et un total discrédit dans le milieu du football.
Ne réalisant toujours pas ce qui m'arrivait, je me décidais à prendre mes nouvelles responsabilités à bras le corps...
Dernière édition par
Robaggio le Sam 13 Déc 2008 15:29, édité 1 fois.