Partie 3
Ce que j'ai mal au crâne, une sorte de sifflement bourdonne dans mes oreilles à chaque réveil. On croirait un lendemain de cuite, j'aurais préféré en fin de compte. 9 ans que je traîne ma carcasse dans cet enfer. 9 ans, à dégueuler ma vie dans cette piaule où les rats y sentent suffisamment la crasse, pour y faire de la colocation. Enfoiré de rats! Ils ont pris mes jambes pour un immense Big Mac. Dans quel état je suis, merde? Je deviens un monstre, je me ferais presque peur si ce mot avait encore une quelconque signification à mes yeux. La seule chose que je crains désormais, c'est la vie, puisque j'aimerais crever comme tous ces cafards écrasés au bord de ces chiottes bouchées jusqu'à ras bord. Putain mais qui pouvait me détester au point de m'envoyer dans ce trou? Cette question est devenue ma seule raison de survivre. Ca me rend complètement dingue. Je refais le parcours de ma vie à chaque instant pour comprendre comment j'ai pu en arriver là .
Ma vie à Saint Etienne évoluait dans le bon sens avec une excellente équipe qui dominait sacrément le championnat junior et en outre, s'était imposée à 2 reprises lors de la Coupe Gambardella. Sur le terrain, c'était extraordinaire, j'avais ma place et les automatismes entre nous étaient au top. Nous étions tous soudés et faut dire que j'étais celui qu'en avait le plus besoin. Disons que j'étais une pièce déterminante pour l'équipe ; et les adversaires le savaient. La jalousie s'était emparée de la plupart des joueurs adverses et nombreux sont ceux qui ont tenté de m'arracher le ballon assorti d'une de mes jambes, un de mes tibias, une de mes chevilles, enfin presque toute partie du corps même l'entrejambe. C'était une sale époque surtout que, caractériel comme j'étais, j'en restais rarement là et nombreux ont été les avertissements de l'arbitre mais aussi du club, à mon égard. C'était une sale période pour un amoureux du ballon comme moi. Je m'étais pris à paniquer à chaque prise de balle. C'était dur mais les préparateurs du Centre de formation étaient et, j'imagine qu'ils le sont toujours, de fins psychologues. Ils ont su me redonner ce courage dont je commençais à être cruellement en carence. Ca n'a pas duré bien longtemps puisque dès ma première prise de risque, l'attaquant adverse qui n'avait visiblement pas l'habitude de défendre, m'a taclé sèchement au niveau du genou gauche. Panique dans l'équipe, panique dans le staff mais sourire chez mon bourreau. Il devait être sacrément fier, il était le premier de tous à réussir à me blesser. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il ne s'était pas raté puisque le diagnostic du médecin concluait à une rupture des ligaments croisés, donc neuf mois de convalescence.
Neuf mois ou presque passés à Tours, neuf mois durant lesquels j'ai vécu comme la plupart des adolescents. Le programme quotidien était Lycée, maison, kiné et sortie avec Gino. Et je dois dire que durant deux semaines de vacances, c'était formidable mais durant 9 mois, la vie normale était drôlement ennuyeuse. A ma propre initiative et en omettant volontairement de prévenir les parents, j'avais décidé d'aller en cours qu'une ou deux fois par semaine préférant passer mes journées avec Gino qui n'était plus scolarisé depuis un moment. Il râlait à chaque fois qu'il me voyait débarquer au pied de son immeuble: "Putain mais va à l'école, galérien!". J'en souriais et lui expliquais que je n'avais pas besoin du lycée puisque mon avenir était garantit dans le football. Durant ces journées, on tuait le temps avec ses amis que je n'avais jusque là pas eu l'occasion de connaître. Il y avait Aïssa, un petit gars blagueur, avec une grande gueule, voulant sans cesse se faire remarquer, c'était le genre de gars qui a tout vu, tout fait, bref le lourd par définition. A ses côtés, se trouvait Ben, une tête à laquelle on ne prêterait pas confiance et que l'on surnommait "toxico" parce qu'il avait toujours un joint à la bouche. Et enfin Nazir qui était très connu des services de Police puisqu'il a passé une bonne année dans un foyer pour cambriolage et vol à la tir. C'était le plus âgé et semblait se faire respecter par ses cadets. Cette bande de petits voyous avait donc temporairement, pris la place de mes équipiers restés à St Etienne.
C'est là que j'ai commencé à merder. Tant que me tenais à fréquenter Gino, tout allait bien puisqu'il me préservait et m'empêchait de lui ressembler. Mais il avait ses affaires qu'il continuait à réaliser dans son coin sans vraiment m'en parler. Il a même trouvé le moyen de disparaître durant un mois entier. Me retrouvant seul, je passais mon temps libre avec Ben et Aïssa. Ces deux garçons étaient de bons gars, sympa, ouverts mais pas vraiment recommandables. J'ai connu mes premières expériences disons pas très catholiques grâce ou plutôt à cause d'eux. Premiers joints, première relations, premières cuites, tout les artifices étaient réunis. Nous passions des soirées de prince dans les bars et discothèques que nous avions fait notre. Nous finissions nos nuits dans des hôtels, complètement défoncés au shit et à l'alcool avec une dévergondée que nous jetions dès le lendemain comme nous jetions nos joints tout juste consumés. C'était un rythme frénétique avec des journées dans lesquels chacun vaquait à ses occupations et des nuits où Ben et Aïssa donnaient l'impression de vouloir dépenser l'argent qu'ils avaient gagné trop malhonnêtement durant la journée pour le garder. Mes compères dépensaient énormément pour moi, qui ne pouvais suivre à moi seul ce mode de vie totalement virtigineux. Comme le dicton le dit "les bons comptes font les bons amis" et au bout d'une semaine, Aïssa et Ben me soupçonnait de profiter de leur générosité. J'ai donc rendu visite à Nazir qui avait un petit job pour moi, rien de bien immoral mais illégal quand même.
J'étais donc chargé de refourguer des vêtements de marque au Lycée. Ce n'était pas bien grave et puis, par la même occasion, ça me permettait de reprendre le rythme effréné des soirées d'Aïssa et Ben. Il n'empêche pas que j'étais devenu un "branleur" comme disait mon père qui a du me récupérer au poste à plusieurs reprises pour diverses petits délits. Ca devait pas être drôle pour eux et ce n'était pourtant qu'un début.
Durant ces 9 mois, j'ai également fait la connaissance du commissaire Mery. Il était connu dans notre quartier comme une personne ayant une grande admiration pour un certain borgne faisant sensation dans la politique. Il était craint et haït par la majorité des jeunes du coin. Je m'en souviens très bien de cette rencontre. Aux commandes du scooter appartenant Aïssa complètement ivre, nous étions sur le chemin de la discothèque. C'est alors que mon compère me défia de griller le feu rouge. Fier, comme toujours, je ne pouvais céder à cet affront et m'exécutai de suite. Le commissaire Mery ne nous a pas manqués.
"M. Oliveiraz!" Apparemment, il connaissait mon nom. "Quel honneur de voir une légende telle que vous, alors on fait un petit tour?"
"Et bien oui Monsieur"
Il sourit puis se reprend. " Et ce feu ne faisait pas partie du paysage que vous admirez? Vous préférez sans doute les palmiers, ses bananes ainsi que ses noix de coco, n'est ce pas?
Sous l'emprise du cannabis inhalé à forte dose l'après midi entière, je lui réponds avec ce même sourire insolent: "Disons que le seul feu auquel je prête attention, c'est celui que je mets à votre maman qui, d'ailleurs là m'attend bien gentiment à la maison pour que j'éteigne l'incendie. C'est qu'elle en veut, la cochonne."
Son visage se fige et ses lèvres me chuchotent à l'oreille comme pour me confier un secret qui ne devra rester qu'entre lui et moi: "Espèce de macaque de mes deux, crois pas que sous tes apparences de stars, je vais oublier qu'il y a un démon qui se cache là dessous. Au contraire, je vais pas te lâcher enfoiré. Aujourd'hui, je te touche pas pour ce feu, pour ta conduite sans permis parce que ce n'est rien à côté de ce que je te réserve. Je vais vite te faire remonter sur ton arbre connard!"
Et il finit sèchement par un "Dégagez !"
Voilà le passage de ma vie que je déplore et qui m'envahit de regret de là où je suis aujourd'hui.
Puis, à la grande joie du coach, de mes co-équipiers ainsi que de mes parents, de plus en plus lassés de mes agissements, ma convalescence se terminait plutôt que prévu. J'avais donc rejoint le groupe et au bout de deux mois, je retrouvais mon football. Je progressais même, au point d'attirer l'attention du sélectionneur de l'équipe de France des - 17 ans. Quelle fierté d'annoncer ça aux parents mais ça ne s'arrêtait pas là puisque j'étais parvenu à y devenir indispensable. Ensuite, j'ai eu le grand honneur de participer à la Coupe d'Europe avec les - 19 ans. C'était grandiose à l'image de mon football qui avait séduit les plus grands clubs européens commençant à s'agiter pour m'enrôler dans leur rang. Même si c'était vraiment tentant, je voulais faire mes débuts professionnels en France alors je suis resté.
Voilà ce qu'était ma vie, une belle vie digne de la fiction, du rêve. Pour moi, ce rêve populaire était la réalité, ma réalité jusqu'au moment où... au moment où j'ai pris cet avion m'emmenant pour la première fois depuis mon enfance en Guyanes... au moment où les douaniers ont accouru vers moi, ont ouvert mon sac plein de poudre blanche, plein jusqu'à ras bord avec comme fond sonore, les sirènes des voitures de Police m'attendant pour m'emmener dans un lieu où le rêve est interdit... au moment où mes parents se sont écroulés sur le parquet désespérant du tribunal à l'écoute de la sentence du juge, qui m'avait collé 9 ans de prison plus aisément qu'il aurait donné une malheureuse pièce à un mendiant... au moment où ma réalité perdue n'allait plus devenir qu'un rêve alors que ma nouvelle destiné allait s'acharner à ne plus devenir qu'un immense cauchemar que même le soleil , dont je ne peux plus qu'entrevoir ses quelques rayons travers ces barreaux affligeants, ne pourra plus illuminé...et cela pour toujours.
