Une réalité devenue rêve : IV- Le bilan de la peur
UNE REALITE DEVENUE REVE
C’est dingue ce que le temps passe vite, trop vite. J’en avais pourtant plus qu’il n’en fallait mais le sablier n’a cessé de s’égrainer au point d’en évincer une grande étape de ma vie. Désormais, il est trop tard, tout est gâché. 26 ans déjà que mes premières larmes ont ruisselé sur mes joues de nouveau-né. Et mes dernières datent désormais de sept ans et neuf mois. Pourtant jamais, je n’aurais pu imaginer que tant de tristesse pouvait être contenue au sein d’un même esprit humain. 8 ans bientôt que malheur et désolation se sont évertués à me coller à la peau au point d’en devenir mes plus fidèles compagnons.
Cependant le destin m’avait réservé un trône près des étoiles afin que ma couronne y scintille de mille feux. Mes premiers pas de footballeur, de futur génie du ballon rond, semblent si loin, intouchables, un peu comme s’il s’agissait d’une illusion que seul un vieux fou avait été assez candide pour y croire. Chaque nuit, je revis ces moments, les meilleurs de ma trop courte vie.
« Manolo ! Manolo ! Passe, passe ! » hurle Armand, seul aux abords de la surface. Je dribble un joueur, puis deux. Armand continue de réclamer le ballon. Les quelques dizaines de spectateurs s’y mettent également. Mais j’aime trop le ballon, sentir son cuir rebondir contre mes gaudasses usées ainsi que cette sensation de vitesse décuplée à chaque joueur passé, pour tenir compte des cris répétés de mon co-équipier. Je continue sans qu’aucune n’opposition ne parvienne à me piéger. Le gardien se présente devant moi. Armand et les spectateurs se sont tus. Je regarde une dernière fois le portier sorti de ses buts, enregistre sa position puis renvoie mon regard sur le ballon pour lui mettre un dernier coup de patte… un coup de patte fatal qui l’enverra se loger au fond des filets.
C’est sous ce cagnard inhabituel pour une ville comme celle de Tours, et du haut de mes 9 ans que j’avais mis le premier but de toute ma vie, le premier d’une longue série. Ce but, mon enfance aux abords des terrains verts laissaient présager pour moi, une place au zénith près de ce soleil qui ne voulait pas manquer ce moment si précieux, presque historique.
On a souvent l’habitude de présenter les légendes du football tel que Pelé, Maradona ou Cruyff comme des prodiges étant sortis du ventre de leurs mères avec un ballon de football en guise de tétine. Mon cas est bien loin de ces idées reçues. Je n’ai compris les règles du football qu’à mes 8 ans lors de mon arrivée en métropole. D’ailleurs, ma famille s’en amuse souvent lorsqu’elle se remémore mon tout premier match au sein des poussins 3 de Tours. Perdu au milieu de ce grand rectangle vert, je m’évertuais à longer les lignes en évitant de les franchir d’un côté comme de l’autre par crainte de violer une règle que je ne connaissais pas ou que j’avais mal comprise suite à des explications souvent maladroites de mon père. Je ne supportais pas cette anecdote, moi qui me vexais facilement d’une quelconque moquerie à mon égard et encore plus lorsqu’il s’agissait de football. Pas de chance pour moi, c’était la distraction favorite de ma famille.
Mon père est guyanais, ma mère de métropole. Et moi, moi, Manolo Oliveiraz, comme la plupart des métisses, je suis à la fois des deux régions et en même temps apatride. Cette confusion m’a poursuivi tout au long de ma vie et encore plus ces dernières années… Je suis métropolitain et guyanais par la culture que m’ont transmise mes parents, par leur sang, par leur éducation et celle de la société. Mais, ici ou là -bas, les gens ne me considèrent pas comme des leurs, ce qui émettait en moi un grand sentiment de rejet et d’exclusion. Mon père m’a éduqué de manière à ce que j'en fasse plus que les autres, à ne pas chercher ma place mais à la rendre évidente aux yeux d’autrui. Pourquoi devrais-je en faire le double des autres ? Il est trop tard aujourd’hui mais désormais la vie m’a appris à ne plus poser cette question. Mon père était quelqu’un de dur, quelqu’un d’aimant mais dur, quelqu’un de dur mais juste. Aujourd’hui, c’est avec le sourire que je me remémore les raclées qu’il m’infligeait à moi et à mon petit frère. Elles me manquent tant ces raclées partagées avec le frangin…
Lui aussi doit regretter les colères du patriarche. Mon frère, c’est l’intellectuel, le surdoué de la famille, le fils à sa maman aussi. Bien sûr, il déteste qu’on l’appelle ainsi, ce qui m’encourage à continuer. Etudiant en journalisme, le petit a un avenir bien tracé pour réussir…comme moi à l’époque. Je prie Dieu pour que mon exemple lui ait montré à quel point rien n’est acquit dans cette vie remplie de pièges, et que parfois la moindre erreur est fatale. En tout cas, j’y crois fort, qu’il le fasse pour maman, pour m’enlever un brin de culpabilité de ce que j’ai pu faire endurer aux miens.
Et puis ma mère, ma chère mère, ma pauvre mère. A moi seul, j’ai anéanti ce qui faisait d’elle une femme heureuse, une femme pleine de vie, dévouée à sa famille. Je crois bien que la mère est la seule qu’on ne peut oublier vraiment avec le temps. On peut avoir toutes les maitresses souhaitées, les plus belles, les plus douces, les plus nymphomanes, jamais aucune ne m’apportera autant de chagrin. Quelle honte, j’ai détruit ma mère en détruisant ma vie. Et plus je détruis ma mère, plus je détruis ma vie. C’est un cercle vicieux dont la médiane semble infinie. C’est ainsi que les cartables de malheurs sont devenus bien trop lourds à trainer pour les épaules d’un unique homme, tout juste sorti de l’adolescence, tout juste formé à la noirceur de la vie. Je l’aime ma maman et cet amour est devenu la pierre la plus lourde à supporter. J’aimerais qu’elle le sache, qu’elle me pardonne un jour le malheur que j’ai pu lui engendrer.
Je me prends souvent à rêver de ce que j’aurais du être…Etre un grand parmi les grands, procurer du bonheur à mes proches ainsi qu’aux inconnus, être un exemple pour tant de jeunes, un fantasme pour tant de femmes, être quelqu’un de bien et d’enviable. Mais la naïveté m’a donné comme plus grande gloire, comme plus beau succès et réussite la médaille de la médiocrité, de l’humiliation et du désespoir.
Ces pensées m’obsèdent. J’y pense sans cesse lorsque je suis seul dans cette pièce, allongé sur ce lit une place, les mains sur le thorax comme pour protéger mon cœur de toute émotion, le regard perdu dans le néant de ce plafond aussi sombre que mon esprit. Je me tourne vers le mur comme pour fuir ces pensées mélancoliques. A l’aide de mes ongles, je grave instinctivement quatre mots : « Une réalité devenue rêve… »
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bilou38 le Lun 15 Juin 2009 14:45, édité 10 fois.